Alternatives au libéralisme et aux inégalités : un « régime global de politique commerciale équitable pour l’an 2025 » ?

La libéralisation du commerce international aggrave les inégalités aussi bien entre les pays qu’en leur sein : voilà une réalité qui est de plus en plus largement reconnue grâce au développement de la critique altermondialiste. Pourtant les propositions d’architecture alternative au tout libéral sont assez rares dans le débat sur le commerce international. C’est pourquoi il est intéressant de discuter le projet de l’économiste nord-américain G. De Martino [1], d’autant plus qu’il structure sa réflexion autour d’un indicateur de performance sociale et écologique des pays, dont l’esprit est assez proche des réflexions qui ont inspiré le BIP 40.

De Martino propose que le commerce international soit régulé sur une base multilatérale, au sein d’une Organisation mondiale du commerce équitable, sur des bases profondément renouvelées. L’objectif du commerce international ne serait plus l’accroissement des PIB, mais le développement des capacités et des libertés réelles des citoyens de chaque pays : non la maximisation de la richesse monétaire, mais l’accroissement des possibilités pour chacun de satisfaire ses besoins essentiels, entendus au sens large. Amartya Sen, l’économiste indien (Prix Nobel 1998), a montré que le développement des « capacités » humaines était un objectif économique bien préférable à celui de la croissance.

Par capacités, il faut comprendre : ce que les gens sont capables de faire ou d’être. S’éduquer, être en bonne santé, participer à la vie sociale et politique, choisir son emploi librement, ... la liste des « capacités » est infinie. Il doit cependant être possible de s’entendre sur un nombre limité d’indicateurs, comparables entre les pays, qui reflètent de façon suffisamment consensuelle des performances sociales (ou environnementales) jugées prioritaires. Ainsi le PNUD (Programme des Nations-Unies pour le Développement) calcule-t-il depuis 1990 pour chaque pays un « indice de développement humain » qui synthétise trois indicateurs de performance : le PIB par tête, l’espérance de vie et le taux d’alphabétisation. Un indicateur sexué enrichit encore l’analyse en prenant en compte les inégalités entre hommes et femmes dans ces trois domaines. On pourrait allonger la liste des indicateurs (en incluant par exemple l’emploi décent, le logement, la politique pénale, la participation démocratique, etc...).

L’idée de la « politique commerciale équitable » est de protéger les pays qui développent les capacités de leurs citoyens de la concurrence déloyale des pays qui sacrifient le social pour abaisser leurs coûts de production. Il s’agirait en quelque sorte d’un accord multilatéral anti-dumping social. La protection résulterait d’une modulation des droits de douane en fonction des performances de chaque pays : les pays « vertueux » auraient des droits de douane plus élevés, leur permettant de protéger leurs producteurs de la concurrence des pays « vicieux », qui n’auraient quant à eux pas le droit de se protéger. Une proposition qui mérite qu’on en débatte...

Thomas Coutrot

[1] G. De Martino, Global economy, global justice : theoretical objections and policy alternatives to neoliberalism, Routledge, 2000.

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