Pas de réponses exclusivement techniques

« Un économiste digne de ce nom (...), écrivait Maurice Allais en 1954, ne doit en aucun cas se cantonner dans l’économie pure ». Les deux derniers ouvrages de Amartya Sen parus en français sont bien ceux d’un économiste qui n’oublie pas que son rôle n’est pas seulement d’apporter des réponses en matière d’efficacité économique. Même si la discipline, pour pouvoir naître, a dû, comme l’a montré Dumont, se couper de ses amarres philosophiques et morales, Sen réussit à lui faire retrouver ses origines tout en la maintenant dans sa rigueur méthodologique contemporaine. Comment, en effet, se préoccuper de questions aussi politiques que la production et la répartition des richesses sans prendre en compte des notions telles que la justice et la liberté ? Sen considère qu’il appartient bien aux économistes de mettre clairement un nom sur de potentiels objectifs sociaux ainsi que sur les politiques économiques qui permettent de les atteindre.

Parmi ces objectifs, le développement est unanimement souhaité. Traditionnellement, on désigne par ce terme, avec François Perroux, l’ensemble des changements structurels qui accompagnent la croissance (la transformation des structures démographiques, économiques et sociales). Pour Sen, le développement se conçoit comme un objectif : principalement la satisfaction des besoins fondamentaux (tant physiologiques que culturels) et la réduction des inégalités (le développement est universel). On reconnaît ici la conception du développement adoptée par le Rapport mondial sur le développement humain publié dans le cadre du Programme des Nations Unies pour le Développement, auquel Sen contribue, mais aussi la conception du développement défendue depuis peu par la Banque mondiale. Le plus accessible de ces deux ouvrages [1], qui s’adressent tous deux à un large public, est d’ailleurs issu de conférences données par Sen devant cette institution, à propos de laquelle l’auteur précise qu’elle « n’a pas toujours été (son) organisation de prédilection ».

Un nouveau modèle économique, dont Sen souhaite qu’il nourrisse le débat public et qu’il soit livré à l’examen critique [2], a pour objectif d’être « une étude générale sur le développement et sur les motivations pratiques qui le sous-tendent » - étude qui concerne tout autant les pays riches que les pays pauvres. Sa traduction française est sous-titrée de trois concepts autour desquels s’organise la compréhension des deux ouvrages : liberté, développement, justice.

La liberté est le concept central. Elle doit être, pour l’auteur, à la base d’une évaluation du développement. En effet, Sen donne la priorité aux existences individuelles et à la façon dont elles se déroulent. La qualité de vie, les libertés réelles (plus que les droits) sont considérées comme plus importantes que les seuls revenus. Il y a là un retour à un « héritage négligé de la science économique » : Sen se revendique de Smith et des premiers écrits sur la comptabilité nationale de Petty puis de King, Quesnay, Lavoisier ou Lagrange qui ont toujours considéré la question du revenu comme instrumentale et contingente. Car si la question du revenu est légitime, les individus ont besoin d’autres ressources et de moyens plus vastes : « la santé, par exemple, et la capacité de l’entretenir, est influencée par toute une série de facteurs ». De la même manière, « le chômage massif en Europe entraîne une série de privations que ne reflètent pas les statistiques portant sur la distribution des revenus », il « ne se résume pas à un déficit de revenus que des transferts par l’État peuvent contrebalancer ». Sen emporte l’adhésion lorsqu’il compare l’espérance de vie des Afro-Américains à celle de populations « incomparablement plus pauvres » en Chine, à la Jamaïque ou au Costa Rica pour constater que les Afro-Américains ont une espérance de vie plus courte. Être pauvre, ce n’est pas seule-ment avoir de faibles revenus, c’est plus fondamentalement, au sens de Sen, être privé de libertés réelles. La famine, par exemple, menace la liberté de survivre, à l’instar de l’accès limité à la santé ou des conditions d’existence précaires. C’est pourquoi, pour Sen, la liberté doit être envisagée comme l’ensemble des « capacités dont disposent les personnes d’accomplir ce qu’elles ont raison de vouloir accomplir ». Le développement, au sens de Sen, découle directement de cette place centrale qu’occupe la liberté dans l’analyse.

Le développement est, en effet, au sens de Sen, conçu comme un processus d’expansion des libertés réelles dont les personnes peuvent jouir (le titre original de Un nouveau modèle économique est development as freedom). « Concevoir le développement en termes de libertés substantielles des individus modifie notre compréhension du processus de développement et nous renseigne sur les moyens à mettre en œuvre, précise Sen ». Évaluer le développement d’une société donnée « consiste dès lors à estimer quelles entraves aux libertés affectent (ses) membres ». L’expansion des libertés constitue à la fois la fin première et le moyen principal du développement. Ainsi, la liberté a, à la fois, un « rôle constitutif » et un « rôle instrumental » dans le développement. Sen mentionne parmi les libertés instrumentales indispensables à prendre en compte le filet de protection sociale qui permet de garantir que « les personnes ne se trouvent en aucun cas réduites à la misère » ou encore l’ensemble des dispositions prises « en faveur de l’éducation, de la santé ou d’autres postes qui accroissent la liberté substantielle qu’ont les personnes de vivre mieux ». Ces services améliorent la qualité de vie et favorisent, aussi, une participation plus effective aux activités économiques et politiques. Politiquement, en effet, la démocratie apparaît ici comme jouant un rôle majeur. Ainsi, l’absence de famine dans les pays démocratiques illustre la connexion exis-tant entre les libertés politiques et les opportunités réelles car, selon Sen, « la prévention de ce fléau ne représente aucune difficulté pour autant que les gouvernements aient la volonté de la mettre en œuvre. Bien entendu, une démocratie multipartite, dotée de médias libres et d’un système électoral, constitue, pour un gouvernement, une forte incitation politique à prendre les mesures préventives ». Dès lors, alors que les « approches étroites » (fondées sur le PNB, la croissance ou l’industrialisation) ne font pas apparaître comme essentielles, par exemple, les questions de libre participation politique ou de droit à l’opposition, dans l’approche du développement comme liberté ces éléments sont constitutifs du développement. Que des individus se saisissent ou non de ces droits, « l’absence de choix suffit à caractériser la privation de liberté ». On peut alors souligner que l’impact de la croissance économique sur le développement dépend, pour l’essentiel, de l’usage fait des fruits de cette croissance. Ainsi, en mobilisant des études montrant qu’il y a certes une forte corrélation entre PNB par habitant et espérance de vie, Sen montre que ce lien dépend de deux facteurs : l’impact du PNB sur les revenus des plus pauvres et sur la dépense publique (en particulier dans le domaine de la santé). Si l’espérance de vie est liée à la croissance du PNB par habitant, elle l’est donc surtout par son articulation à la dépense publique en matière sanitaire et par le succès de la lutte contre la pauvreté. Ainsi, Sen montre que la formidable croissance de l’espérance de vie en Angleterre est directement liée à la mise en place de la protection sociale beveridgienne et la création du Service national de la Santé (NHS). Les diminutions considérables de la mortalité et des cas de malnutrition ne peuvent pas être expliquées exclusivement par la croissance économique. En utilisant l’étude de Madison sur la croissance et les données sur l’espérance de vie au cours du XXe siècle, Sen montre même que « les décennies de rapide allongement de l’espérance de vie correspondent à des périodes de croissance lente du PIB par habitant ». Dès lors, l’explication la plus plausible réside bien dans « les changements d’ordre social, liés à l’impératif de répartition ». Cela permet de souligner l’importance du rôle de l’État dans le développement au sens de Sen. Si Sen n’est pas un opposant au marché (il en défend même la « nécessité vitale » non du point de vue des revenus ou des biens, mais de la liberté elle-même - tout en dénonçant une « nouvelle superstition »), il n’en considère pas moins, dans « la nécessité de créer un équilibre entre le rôle du gouvernement et le fonctionnement des marchés », l’importance du rôle de l’État. Celui-ci doit donc nécessairement intervenir pour promouvoir le bien-être social car « notre liberté d’action est nécessairement déterminée et contrainte par les possibilités sociales, politiques et économiques qui s’offrent à nous ». C’est pourquoi libertés individuelles et libertés publiques sont intime-ment liées et « hautement complémentaires ». La justice est inséparable des concepts précédents. Tout comme la notion de pauvreté s’associe à un manque de libertés réelles et tout comme le développement doit avoir pour objectif d’accroître les libertés réelles des individus, la question de la justice sociale est elle-même posée par l’auteur sous l’angle de la liberté. C’est d’ailleurs tout l’objet de Repenser l’inégalité et c’est à cette aune que l’on peut prendre la mesure de la richesse des travaux de Sen et des réelles avancées, relativement aux analyses traditionnelles, qu’introduit son approche. Sen considère comme insuf-fisantes les approches fondées sur les moyens (les revenus, par exemple) et celles fondées sur les instruments (tels que les droits) dans l’évaluation du bien-être. Sa conception exprimée en terme de capability, qui devient « capacité » ou « capabilité » selon les traductions, revient à privilégier les « libertés substantielles qui permettent à un individu de mener le genre de vie qu’il a raison de souhaiter ». A ce stade, Sen utilise, plus précisément le terme de functionings ou modes de fonctionnement pour désigner les façons d’être et d’agir des individus. Etre bien nourri ou être en bonne santé, lire ou écrire, être heureux, avoir le respect de soi-même, participer à la vie de la communauté, etc. sont autant de fonctionnements constitutifs de la liberté réelle des individus. La « capacité », au sens de Sen, est constituée par l’ensemble des fonctionnements potentiellement accessibles à l’individu. Plus la liberté de choisir entre différents fonctionnements est importante, plus la capacité est élevée. Pour des revenus égaux ou des droits identiques, les différences entre individus introduisent des inégalités en termes de capacité. Ce n’est donc ni dans l’égalité des revenus, ni dans l’égalité des droits que réside fondamentalement la justice sociale, mais bien dans l’égale aptitude des individus à convertir des moyens en résultats conformes à leur conception de la vie. Ainsi, par exemple, être pauvre au sens de Sen, c’est être privé de capacités, par-delà le manque de revenus ou de droits formels.

Sen n’est pas avare de confrontation de son analyse aux approches concurrentes, celle de Rawls, bien sûr, à la fois remercié et critiqué, et celles en vigueur au sein de la branche économie du bien-être qui est devenue quelque peu ésotérique dans sa volonté de fournir des critères scientifiques neutres pour résoudre des questions politiques. Tout en maintenant une objectivité scientifique, Sen considère qu’il doit exister, dans la mise en œuvre pratique de l’analyse en termes de capacités, un consensus sur les objectifs sociaux. Les grandes questions contemporaines n’ont pas, selon Sen, de réponses exclusivement techniques. Elles doivent être publiquement débattues et ces ouvrages, extrêmement stimulants, ne peuvent qu’y contribuer.

Michel Maric

[1] Depuis qu’il a été récompensé par l’académie Nobel en 1998, pour ses apports à l’économie du bien-être et pour sa participation à l’élaboration d’indicateurs de pauvreté, trois ouvrages de Sen ont été traduits en français. On peut ainsi également consulter en français : Ethique et économie, coll. « philosophie morale », Paris, PUF, 1993 et L’économie est une science morale, La Découverte, 1999.

[2] On peut regretter que la traduction française soit parfois un peu approximative, imprécise ou maladroite. Il y a, là aussi, un effet Nobel qui laisse sans doute peu de temps au travail vital du traducteur.

Article paru dans Mouvements - n° 15-16 - mai 2001 - p. 193-195.

AMARTYA SEN : Un nouveau modèle économique. Développement, Justice, Liberté, Paris, Odile Jacob, 2000, 356 pages, traduction française par Michel Bessières de Development as Freedom, Alfred Knopf, 1999 et Repenser l’inégalité, Paris, Seuil, 2000, 286 pages, traduction française par Paul Chemla de Inequality Reexamined, New York, Oxford University Press, 1992.

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