Développement durable, progrès social : des indicateurs alternatifs

On assiste, depuis le milieu des années 90, à une floraison d’initiatives internationales, émanant selon les cas de chercheurs, d’associations et d’ONG, d’institutions statistiques, ou d’organisations internationales, visant à évaluer la richesse ou le "progrès" sur la base d’indicateurs "alternatifs". Ces indicateurs remettent en question la domination politique et médiatique du PIB et de la croissance économique dans la mesure de la "richesse des nations". Ces initiatives nouvelles sont portées par des exigences de deux types, qui souvent se rejoignent : des exigences "sociales" d’une part, des exigences environnementales de l’autre. On se propose d’en présenter quelques exemples significatifs.

Ces exemples concernent tous des indicateurs "synthétiques", c’est-à-dire ambitionnant, à l’instar du PIB (mais aussi du BIP 40), de résumer en un chiffre final unique des dimensions du progrès que d’autres préfèrent présenter séparément, sous forme de bilans ou de "tableaux de bord". Mais comme l’a montré Amartya Sen à propos de l’Indicateur de Développement Humain du PNUD [1], qui a été le premier grand indicateur alternatif international, ces deux orientations ne doivent pas être opposées. L’une et l’autre peuvent, sous certaines conditions de transparence, enrichir le débat public, se conforter mutuellement, et contribuer à la formation individuelle et collective des jugements de progrès.

1. Les indicateurs synthétiques du PNUD

Le PNUD publie depuis 1990 un "rapport annuel sur le développement humain dans le monde", où figure le célèbre et pourtant rudimentaire IDH, dont la diffusion mondiale a constitué un succès spectaculaire, au-delà des pays en développement auxquels il était principalement destiné. Cet indicateur est tout simplement la moyenne de trois indicateurs permettant chacun de classer les pays sur une échelle de 0 à 1 : le PIB par habitant (exprimé en parités de pouvoir d’achat [2]), l’espérance de vie à la naissance, et le niveau d’instruction (mesuré par un indicateur alliant pour deux tiers le taux d’alphabétisation des adultes et pour un tiers le taux de scolarisation). Le PNUD a, par la suite, publié annuellement d’autres indicateurs synthétiques, dont nous ne retiendrons ici que l’IPF, Indicateur de Participation des Femmes à la vie économique et politique, et l’IPH, Indicateur de Pauvreté Humaine. Pour les pays développés, ce dernier tient compte de quatre critères auxquels il accorde le même poids : probabilité de décéder avant 60 ans, illettrisme, % de personnes en deçà du seuil de pauvreté, % de chômeurs de longue durée. Le tableau 1 reproduit le classement des 20 premiers pays (seulement 17 pour l’IPH, faute de données pour certains pays) selon respectivement l’IDH, l’IPH et l’IPF. On a ajouté (colonne 2) le classement des pays de la première colonne selon le seul critère du PIB/habitant. La France ne figure pas dans le classement de l’IPF, faute de données. En un sens, cela vaut mieux, car elle serait très mal classée, et c’est probablement l’une des raisons de l’absence de données...

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Il est évident que toute démarche comparative fondée sur des statistiques ayant l’ambition de couvrir l’ensemble des pays du monde, rencontre des limites. Mais, quelles que soient leurs limites, ces données "indiquent" déjà bien des choses, y compris pour les pays développés. Il n’est pas sans importance, par exemple, de constater que les pays nordiques ont un excellent classement en matière de réduction des inégalités (pauvreté, inégalités entre hommes et femmes), tout en restant honnêtement classés lorsque intervient (pour une part) la richesse économique (IDH). Il n’est pas sans intérêt non plus d’observer le cas des pays dont les performances sociales (en termes de classement) sont nettement meilleures que les performances économiques brutes (à nouveau les pays nordiques). Ou encore de noter que les quatre pays les plus mal classés selon le critère de la prévalence de la pauvreté (dans une liste il est vrai limitée à 17 pays) sont dans l’ordre l’Australie, le Royaume-Uni, l’Irlande et les Etats-Unis, qui sont des pays relevant du modèle "anglo-saxon".

2. Santé sociale, BIP 40, et "bien-être économique"

En 1996, des chercheurs américains (Marc et Marque-Luisa Miringoff) ont produit et mis en débat un indicateur global de "santé sociale" pour leur pays, en faisant la moyenne de 16 indicateurs disponibles, dont chacun prend des valeurs comprises entre 0 et 100. Leur méthode a été utilisée et adaptée pour construire le BIP 40 (Baromètre des Inégalités et de la Pauvreté, qui est actuellement le seul indicateur alternatif digne de ce nom disponible en France) : pour chacune des 16 variables, on attribue la note 0 à la "pire valeur" atteinte au cours de la période de construction de l’indice (en général deux ou trois décennies), et la note 100 à la meilleure.

On regroupe dans l’indice des critères de santé, d’éducation, de chômage, de pauvreté et d’inégalités, d’accidents et de risques divers. C’est une sorte de résumé des grands problèmes sociaux contemporains, vus par ces chercheurs en tenant compte de la présence de ces questions dans le débat public américain. Cet indicateur a acquis une certaine notoriété en Amérique du Nord et ailleurs, à partir de la publication, en 1996, dans le magazine Challenge, d’un graphique assez saisissant présentant simultanément la courbe de la croissance économique (celle du PIB, Produit Intérieur Brut) et celle de cet indice de santé sociale depuis 1959, avec un décrochage spectaculaire des deux indices à partir de 1973-74.

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L’"indice de bien-être économique" des canadiens Osberg et Sharpe est également une initiative prometteuse, notamment parce qu’il articule les bases de la comptabilité nationale et celles de certaines statistiques sociales . Son principe consiste à faire la moyenne de quatre indicateurs composants, eux-mêmes synthétiques, portant respectivement sur les flux de consommation au sens large, les stocks de richesses (économique, humaine et environnementale), les inégalités et la pauvreté économiques, et l’insécurité économique (dimension très originale tenant compte des risques économiques liés au chômage, à la maladie, à la vieillesse, et ceux des familles monoparentales). Les dimensions économiques et sociales y jouent un rôle très important, nettement plus que les questions environnementales. Mais comme cette construction est très transparente, rien n’empêche, après débat, de choisir d’autres pondérations (on peut télécharger toutes les données au format Excel sur le site des chercheurs : http://www.csls.ca). Ces chercheurs ont pu appliquer leur méthode à divers pays de l’OCDE, mais pas au cas de la France, en raison de l’absence de disponibilité de certaines données sociales. Les graphiques 2 et 3 présentent deux cas très contrastés, celui du Royaume-Uni et celui de la Norvège, pour la période 1980-1999 (base 1 en 1980 pour chaque pays). Dans le premier cas, l’indice de bien-être économique (courbe du bas) stagne puis plonge, avant de remonter (depuis 1991), sans retrouver son niveau de 1980, alors que la croissance économique (celle du PIB, courbe du haut) a été honnête en moyenne. Ce sont les indices d’égalité et de sécurité économiques (non reproduits ici) qui ont fait plonger l’indice global. On rappelle que c’est fin 90 que s’est achevé le long épisode Thatcher, qui a duré 11 ans. Dans le cas de la Norvège, on peut dire que le progrès économique (une croissance un peu supérieure à celle du Royaume-Uni) et le progrès du "bien-être économique" ont évolué de concert.

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3. Développement durable

En 1987, la Commission mondiale pour l’environnement et le développement, dite commission Brundtland (du nom de sa présidente), a donné une définition du développement durable, aujourd’hui largement citée, mais qui manque de précision : c’est un développement “qui permet à toutes les populations vivant actuellement sur Terre de satisfaire leurs besoins sans compromettre les possibilités des générations futures.” Pour préciser le contenu de cette idée, la tendance qui se dessine internationalement, consiste à prendre en compte les dimensions économiques, environnementales et sociales de la "durabilité". C’est ce que reflètent les multiples indicateurs synthétiques de développement durable qui ont été produits depuis une dizaine d’années sous des appellations diverses ("PIB vert", indices de bien-être durable, "tableau de bord" ou "Dasboard" du développement durable), et par des acteurs eux-mêmes multiples (ONG comme Friends of the Earth, fondations, instituts nationaux de l’environnement..). Dans tous les cas, la méthode d’agrégation retenue est la monétarisation (voir encadré 1) des variables composantes.

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Un bon exemple d’indicateur de ce type, construit avec un souci de réflexion approfondie sur la méthode, est le GPI (Genuine Progress Indicator, ou indicateur de progrès véritable), que propose depuis 1995 un institut californien (Redefining Progress) en pointe sur les questions d’environnement. La méthode (qui s’inspire des travaux précurseurs et controversés de Nordhaus et Tobin en 1972) consiste à partir de la mesure traditionnelle de la consommation des ménages. On y ajoute diverses contributions à la "vraie" richesse et au bien-être (par exemple l’activité bénévole, le travail domestique). Puis on soustrait la valeur estimée des "richesses perdues", notamment naturelles (destruction de la couche d’ozone, autres dommages à l’environnement, destruction de ressources non renouvelables), mais aussi sociales (coût social du chômage, des délits, des accidents de la route, progression des inégalités). Dans cette "comptabilité nationale élargie", on évalue (tant bien que mal) en unités monétaires tous ces effets ajoutés ou retranchés, par exemple la valeur (ajoutée) du travail bénévole, la valeur (perdue) liée aux dommages à l’environnement, etc.

Le résultat de ces évaluations n’est pas moins spectaculaire que ceux des indicateurs précédents, comme le montre l’exemple des États-Unis entre 1950 et 1998. Alors que la richesse économique brute (le PIB) par personne a presque triplé en cinquante ans, la richesse économique, sociale et écologique nette (le GPI) par personne a fort peu progressé, et elle a même régressé depuis 1980.

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Conclusion

Tous ces indicateurs alternatifs (surtout ceux de la troisième famille) reposent, c’est vrai, sur des conventions discutables, mais ce n’est pas une raison suffisante pour les ignorer. D’une part, on constate que, au-delà des exemples qui viennent d’être pris, d’autres indicateurs ayant le même souci de combiner l’économique, le social et l’environnement, dans des proportions et avec des méthodes très différentes, fournissent des diagnostics assez convergents, surtout sur de longues périodes d’observation. D’autre part, on voit mal comment se passer de "conventions discutables" dès lors qu’il est question d’environnement, de qualité de vie et de progrès social, et donc de systèmes de valeurs. Même les indicateurs économiques "sérieux" sont truffés de conventions discutables, comme l’ont montré les débats sur les incertitudes très importantes des comparaisons du PIB par habitant en Europe (voir Alternatives Économiques, juin 2002, p. 81-83). Enfin, des progrès sont à attendre du débat international qui s’ouvre sur ces questions. Mais il serait temps que la France s’y mette : en dehors de l’initiative associative qui a abouti en 2002 au BIP 40, un indicateur synthétique qui a toutes les qualités nécessaires de sérieux scientifique et de sens politique, le "déficit de compétitivité" de la France est considérable en la matière, et il nuit à notre capacité d’influence internationale sur ces questions.

Faisons un rêve : et si, un jour, les critères européens et internationaux de "convergence" et de "bonne gouvernance" portaient autant sur de tels indicateurs alternatifs que sur les performances économiques et financières des nations ?

Quelques références

En général

-  J. Gadrey et F. Jany-Catrice, Les indicateurs de richesse et de développement, rapport pour la DARES, mars 2003, http://www.travail.gouv.fr/etudes/etudes_g.html (rubrique : rapports en ligne).

-  J. Gadrey et F. Jany-Catrice, Les indicateurs alternatifs de richesse, à paraître en 2004, La découverte, coll. Repères.

-  J. Gadrey, De la croissance au développement : quels indicateurs alternatifs ? Futuribles, décembre 2002.

-  D. Méda, Qu’est-ce que la richesse ? Aubier, 1999.

-  B. Perret, Indicateurs sociaux : état des lieux et perspectives, rapport pour le CERC, 2002. Disponible sur le site : http://perso.wanadoo.fr/bernard.perret/indicsoc.htm

-  P. Viveret, Les nouveaux facteurs de richesse, 2002, rapport pour le secrétariat d’Etat à l’économie solidaire. Repris et développé dans : Reconsidérer la richesse, Éditions de l’aube, 2003

Sur tel ou tel indicateur

-  Sur les indicateurs du PNUD : rapports (annuels) sur le développement humain, accessibles sur le site : www.undp.org. Rapport 2003 publié par Economica.

-  Sur l’Indice de santé sociale américain : le livre de M. et M.L. Miringoff, The Social Health of the Nation, Oxford University Press, 1999.

-  Sur l’indice de bien-être économique de Osberg et Sharpe : voir leurs textes et leurs données accessibles en ligne sur le site : www.csls.ca/iwb.asp, ainsi qu’un débat sur cet indice dans Travail et emploi, n° 93, janvier 2003 (contributions de A. Sharpe, D. Méda, F. Jany-Catrice et B. Perret)

-  Sur les indices de développement durable, dont le GPI, on peut consulter :

. le site britannique de Friends of the Earth (les amis de la terre) : www.foe.co.uk/campaigns/sustainable_development/progress/

. le site concernant le GPI : www.rprogress.org/projects/gpi

Jean Gadrey, Florence Jany-Catrice

[1] Programme des Nations Unies pour le Développement

[2] Exemple : si un même "panier" de biens, représentatif de la consommation française et de la consommation américaine, coûte 0,9 euro en France, et 1 dollars aux Etats-Unis, on dira que la "parité de pouvoir d’achat" entre les deux pays est de 1 dollars pour 0,9 euro, et l’on pourra exprimer le PIB français en dollars (et réciproque-ment).

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Ce texte est une version abrégée et actualisée d’un article publié en février 2003 par le mensuel Alternatives Économiques. Il a été publié dans la Lettre du BIP40 n° 2, du 10 juin 2004, téléchargeable au format PDF.

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