Le BIP40 : impact de différentes conventions de calcul

La méthodologie en bref

Le BIP 40 est un indice agrégé cherchant à mettre en avant les questions de pauvreté et d’inégalités. Pour le composer, il s’agit d’abord d’identifier les séries statistiques qui sont censées refléter les diverses dimensions des inégalités et de la pauvreté, puis de les additionner. Cette démarche est largement tributaire des statistiques disponibles (sur certains sujets, comme la santé, l’information fait singulièrement défaut). Comment additionner ensuite des taux de chômage et des inégalités de revenus, des expulsions et des nombres de français soumis à l’ISF ? La démarche comporte nécessairement une part d’appréciation subjective dans le choix des indicateurs retenus ainsi que dans le poids accordé à chacun d’eux.

La méthodologie retenue pour procéder à cette agrégation s’inspire des travaux réalisés sur cette question, par exemple pour la confection de l’IDH (Indice du développement humain du PNUD) ou d’indicateurs analogues. Cette démarche comporte deux étapes :

  • dans un premier temps, chaque série de base (par exemple le taux de chômage) est normalisée sur un intervalle commun variant de 0 à 10. Une note de 0 est accordée à la valeur de l’indicateur qui correspond à la valeur la plus basse observée sur la période (le plus faible degré d’inégalité ou de pauvreté) et, réciproquement, une note de 10 est accordée à la valeur la plus haute (celle qui traduit le plus fort degré d’inégalité ou de pauvreté). Sur cet intervalle de 0 à 10, les valeurs des séries de base sont ensuite normalisées.
     
  • dans un second temps, on procède à l’agrégation des indicateurs normalisés ainsi obtenus en accordant à chacun d’eux un certain poids. Cette étape fait nécessairement intervenir une part de subjectivité. C’est le cas pour la confection du BIP40 comme pour le calcul de tout indice d’inégalité, y compris les indices synthétiques les plus couramment employés.

 

En effectuant la somme pondérée de ces indicateurs normalisés, on aboutit ainsi à un indice agrégé qui traduit la tendance observée année après année dans l’évolution des inégalités et de la pauvreté.

Les questions posées par la disponibilité des séries

A) quelle période de référence choisir ?

L’ensemble des indicateurs du BIP 40 n’est pas disponible pour chaque année, ce qui pose la question de la part accordée en fin de période aux grands domaines du BIP (emploi, revenu, santé, éducation justice, logement). Si l’on regarde les séries disponibles depuis 1970 et le poids accordé à chaque domaine, on constate à l’aide du tableau 1 1) que depuis le milieu des années 1980 on dispose de plus des deux tiers des indicateurs élémentaires du BIP et les pondérations implicites retenues pour les différents domaines varient peu depuis le milieu des années 1980, ce qui lui confère une certaine robustesse pour la période 80-03. 2) Les changements sont notamment minimes pour les deux grands domaines que sont l’emploi et les revenus (environ 25% chacun) concernant le nombre total d’indicateurs disponibles sur diverses périodes. Les variations sont plus fortes en ce qui concerne les autres domaines, notamment l’éducation et le logement où peu de séries sont disponibles avant les années 1990. Le tableau suivant donne pour chaque période les pondérations de chaque domaine lorsque l’on se limite aux séries intégralement disponibles sur la période.

Tableau 1 : Disponibilité des séries et pondérations par domaines

 1970-20031980-20031990-20031993-2003
Pondérations (en % du total)    
Emploi et revenus86,652,151,250,0
- dont emploi41,323,525,625,0
- dont revenus45,328,525,625,0
Santé13,413,012,812,5
Education0,09,110,412,5
Logement0,05,212,812,5
Justice0,020,712,812,5
Nombre total d’indicateurs14325860

Conclusion : quand on raisonne sur un champ fixe d’indicateurs en ne retenant que les indicateurs disponibles sur l’intégralité d’une période, on n’a pas les mêmes pondérations par domaine que celles affichées pour la publication du BIP en fin de période (en gras dans le tableau). En particulier, avant 1980, les pondérations implicites accordées par le BIP aux différents domaines sont très différentes, ce qui pose un réel problème. C’est pourquoi, si l’intégralité des séries peut être consultées sur le site, nous avons choisi de ne publier l’indicateur qu’à partir de 1980.

B) l’homogénéité du BIP

Par ailleurs des questions de même nature peuvent se poser si :

  • certaines séries peuvent ne plus être disponibles (taux de bas salaire par exemple) ;
     
  • de nouveaux indicateurs peuvent être publiés et apporter une information utile sur des questions jusque là mal connues ; réciproquement les indicateurs utilisés peuvent devenir obsolètes ou mal prendre en compte la réalité de phénomènes évolutifs, ce qui peut nécessiter soit de les corriger soit d’intégrer si possible des mesures alternatives du même phénomène. Le meilleur exemple est sans doute celui des chiffres du chômage où l’on retient à côté du taux de chômage BIT des mesures alternatives plus globales. Le choix opéré à moyen terme est de garder fixes les grandes pondérations entre les 6 domaines (revenus, emploi, santé, éducation, logement, justice), ce qui présente l’avantage de donner une structure simple et lisible aux choix opérés, et de faire varier les pondérations internes à chaque grand domaine en fonction de la disponibilité des indicateurs et/ou des « progrès » de la statistique.

 

A plus long terme, il serait évidemment nécessaire de réfléchir périodiquement, en fonction de l’évolution du champ des indicateurs pris en compte, à la façon de faire évoluer la structure du BIP (les grandes pondérations par domaines). Si des avancées majeures étaient par exemple réalisées dans le domaine du suivi des inégalités de santé, il serait sans doute pertinent d’accorder davantage de poids à cette dimension. Ceci serait d’ailleurs cohérent l’idée selon laquelle ces pondérations sont le fruit d’un compromis raisonné entre l’importance, nécessairement normative, que l’on accorde à chaque question, et la disponibilité ainsi que la qualité des informations statistiques disponibles pour y répondre.

Le BIP 40 n’est donc pas composé en permanence des mêmes indicateurs. Ce choix n’est pas une faiblesse de l’indice, mais apparaît couramment dans le calcul de tout indice. Par exemple les indices de prix intègrent au fil du temps de nouveaux produits et/ou des changements dans la « qualité » des produits.

Les problèmes posés par la disponibilité des séries et la normalisation du BIP

Puisque l’ensemble des séries n’est pas disponible sur l’intégralité de la période, la question se pose de savoir comment l’on procède à la normalisation de chaque série (c’est-à-dire attribuer une note de 0 à 10, pour pouvoir par la suite les agréger).

Plusieurs méthodes sont possibles : (1) Toutes les séries sont incluses dès lorsqu’elles sont disponibles. La normalisation des séries (conversion en notes de 0 à 10) s’effectue à partir de l’ensemble des informations disponibles ; la période sur laquelle on normalise les séries peut donc déborder celle qui correspond à la période de publication du BIP (depuis 1980) (2)On normalise en ne retenant que les séries disponibles en intégralité sur la période 1980-2003. On normalise sur la période 1980-2003. (3)Toutes les séries sont incluses dès lorsqu’elles sont disponibles mais la normalisation s’effectue en retenant les bornes mini et maxi de la période 1980-2003.

Afin d’opérer le choix, nous avons eu recours à des tests de sensibilité. Ces tests peuvent porter :

  • sur la comparaison entre les résultats à champ variable (intégrant chaque année tous les indicateurs disponibles) et les résultats à champ fixe (en ne retenant que les indicateurs disponibles sur l’intégralité d’une période donnée) ;
     
  • sur la période de normalisation des indicateurs (transformation en notes de 0 à 10) (avec des comparaisons entre la période la plus longue disponible et une période donnée) ; On peut évidemment croiser ces différents tests...ce qui peut conduire à un grand nombre de résultats.

 

1) Tests sur la sensibilité du BIP au champ

Dans ce qui suit, on a choisit de tester dans un premier temps : la sensibilité au champ : comparaison entre les résultats à champ variable (données publiées) et les résultats à champ fixe sur la période 1980-2003.

Le tableau 2 présente les résultats du BIP40 sous diverses hypothèses de calcul (avec l’hypothèse d’une norme variable) :

 BIP Publié - Toutes sériesBIP Séries disponibles depuis 1983
19833,653,65
19844,044,07
19854,384,32
19864,584,58
19874,774,78
19884,694,78
19894,914,95
19905,034,89
19914,884,74
19924,904,73
19934,974,72
19945,084,90
19955,135,11
19965,225,21
19975,365,35
19985,375,41
19995,335,36
20005,185,11
20015,014,91
20025,235,20
20035,525,38
83-03 (en %)51,047,2
93-03 (en %)9,713,8
01-03 (en %)10,19,5

Graphique issu du tableau 2 : voir doc joint

Deux commentaires rapides :

  • les points d’inflexion sont très voisins, voire identiques : quelle que soit la méthode retenue, l’indicateur donne la même indication de tendance. C’est un point important si le BIP est utilisé comme indicateur avancé pour éclairer les évolutions récentes ;
     
  • Sur les deux dernières années (2001-2003), la fourchette de variation est étroite : +9,5% à +10,5%. On peut en conclure que le message délivré par le BIP sur cette période est robuste.

 

2) Tests sur la sensibilité du BIP concernant la période de normalisation

Un autre test consiste à étudier la sensibilité du BIP40 à la seule période de normalisation Ici on garde donc tous les indicateurs disponibles une année donnée (champ variable), mais ces derniers sont normalisés sur des périodes variables, ce qui change les bornes mini et maxi. Trois périodes ont été retenues : 70-03, 80-03 et 90-03.

Dans le tableau suivant (tableau 3), on a gardé pour cette dernière période (90-03) les valeurs calculées avant 1990 mais il est bien évident que celles-ci n’ont pas la même signification puisque, par définition, le BIP n’est plus borné dans ce cas avant 1990 (avec les bornes mini et maxi observées sur la seule période 90-03, la valeur des notes peut être négative ou supérieure à 10 avant 1990). Ces chiffres permettent d’une certaine façon de répondre à la question suivante : « avec les yeux des années 1990 », comment aurait-on apprécié la variation des inégalités dans les années 1980 ? En d’autres termes, ce serait la réponse à ceux qui critiquent une « normalisation » longue : si vous pensez que les références pour juger de l’évolution des inégalités doivent être celles des années 1990, alors vous devez admettre que celles-ci ont littéralement explosé dans les années 1980. Il y a bien eu un changement structurel de ce point de vue aussi.

Tableau 3 - test de sensibilité du BIP à la période de normalisation

AnnéeBIP40 70-03BIP40 80-03BIP40 90-03
19804,234,162,69
19814,264,142,72
19823,863,541,68
19833,653,391,23
19844,043,821,36
19854,384,222,40
19864,584,503,05
19874,774,723,56
19884,694,683,60
19894,914,984,27
19905,035,114,72
19914,884,944,49
19924,904,994,40
19934,975,074,49
19945,085,244,80
19955,135,285,00
19965,225,375,03
19975,365,525,23
19985,375,485,14
19995,335,445,02
20005,185,274,68
20015,015,044,28
20025,235,244,58
20035,525,575,01
Variation du BIP par période (en %)
80-83-13,7-18,5-54,2
83-9037,750,6282,3
90-93-1,2-0,8-4,9
93-988,08,214,7
98-01-6,7-8,2-16,9
01-0310,110,617,2
80-0330,433,885,9

Graphique issu du tableau 3 : voir doc joint Graphique issu du tableau 3 focalisant l’évolution du BIP sur les 10 dernières années : voir doc joint

Commentaires :

  • les points d’inflexion sont toujours les mêmes ou presque les mêmes ;
     
  • plus la période de « normalisation » se rétrécit, plus le BIP est sensible aux variations conjoncturelles. Une période de normalisation très courte (90-03) conduirait à faire du BIP un instrument purement conjoncturel (le point haut n’est plus 2003 mais 1997) ;
     
  • sur la période 80-03, les variations sont très voisines si l’on normalise sur une vingtaine ou une trentaine d’années (80-03 ou 70-03). Les principales différences (qui se compensent) portent sur les années 1980. Ensuite, les amplitudes de variation sont très voisines.

 

Conclusion : ce test valide, l’idée d’une normalisation relativement longue. La question est alors de savoir quelle est la bonne longueur... Une solution consisterait à opter pour une période de référence de l’ordre d’au moins une génération (25/30ans). D’une façon ou d’une autre, il faudra faire évoluer cette période, même s’il n’y a pas urgence, c’est en effet un nécessaire pour ne pas juger les inégalités actuelles avec les lunettes des siècles derniers, ce qui n’aurait guère de sens. C’est d’ailleurs la principale critique que l’on peut porter à l’approche de la pauvreté dite « absolue ». Réciproquement, si l’on pouvait disposer de nos séries sur plusieurs siècles, les variations du BIP seraient sans doute minimes.

Jusqu’à présent, personne n’a pu trancher de façon satisfaisante cette question. Ce que Stéphane Lollivier résumait à sa façon dans une intervention à l’AG du CNIS en disant qu’il faut, pour mesurer la pauvreté, « une dose de relatif et une dose d’absolu, mais quelle dose ? ». Or les doses dépendent de la question à laquelle on veut répondre. Notre apport (minimal) pourrait être de clarifier ce point en explicitant à quelle question peut permettre de répondre tel ou tel choix méthodologique [1] . Il n’y a pas une mesure optimale de la pauvreté et des inégalités. Il y a des mesures et des indices qui peuvent répondre à certaines questions et pas à d’autres. Il y a des indices officiels et d’autres qui ne le sont pas, des indices qui privilégient la pauvreté et d’autres qui essaient de focaliser sur les inégalités. Surtout il y a des indicateurs qui assument leurs choix de valeurs et d’autres qui ne le font pas...

Résumé pour l’actualisation 2003

1) Nous avons modifié à la marge le panier d’indicateurs du BIP, afin de mieux décrire les phénomènes sociaux, mais nous avons gardées fixes les grandes pondérations entre les 6 domaines

2) Nous avons fait le choix de garder un champ variable pour normaliser les séries

3) Nous avons choisi de normaliser le BIP sur la période 1980-2003

Pierre Concialdi

[1] Par exemple, en explicitant l’idée rapidement évoquée plus haut selon laquelle si l’on pense que les références pour juger de l’évolution des inégalités doivent être celles des années 1990, alors on doit admettre que celles-ci ont littéralement explosé dans les années 1980. mais il y a bien d’autres questions et bien d’autres méthodes.


Graphique méthodologique du BIP

Haut