Le Bip 40, un baromètre pour faire pression

Rassembler tous les ingrédients qui concourent au développement des inégalités et de la pauvreté en un seul indice. L’entreprise est certes complexe, mais salubre.

Ceux qui écoutent la chronique économique de Jean-Marc Sylvestre tous les matins sur France Inter savent combien les indicateurs économiques classiques, comme l’inévitable Cac 40 (pour la Bourse de Paris) ou le taux de croissance du PIB, dominent le débat public. Comment attirer davantage l’attention sur les inégalités et la pauvreté, y compris dans leur dimension non monétaire ? Cette constante préoccupation d’Alternatives Economiques [1] rejoignait celles du Réseau d’alerte sur les inégalités (RAI). Ce réseau regroupe depuis 1995 des associations militantes comme Droit au logement ou Agir ensemble contre le chômage (AC !), des organisations syndicales et des chercheurs. Pour faire pièce au Cac 40, le RAI s’est lancé dans la confection d’un baromètre des inégalités et de la pauvreté, le Bip 40 (clin d’oeil malicieux au PIB). Voici, en exclusivité dans Alternatives Economiques, les premiers résultats de ce travail de bénédictin.

Additionner des expulsions, des taux de chômage...

Il s’agit d’additionner des choux et des carottes, des taux de chômage et des inégalités de revenus, des expulsions et des nombres de Français soumis à l’impôt de solidarité sur la fortune... Une telle démarche comporte nécessairement une part importante d’appréciation subjective dans le poids qu’on accorde aux différents ingrédients incorporés à la sauce. D’autant plus que nombre de statistiques ont une signification ambiguë. Exemple : la hausse du nombre d’allocataires de minima sociaux peut traduire une aggravation de la pauvreté et/ou une meilleure prise en charge collective de celle-ci.

Serait-il alors impossible de fabriquer un indicateur sans tromper le public ? Ni plus ni moins qu’avec les indicateurs classiques, eux aussi fondés sur de nombreuses conventions sociales qui n’ont rien de naturel ou d’incontestable. Les Nations unies ont montré l’exemple en créant, en 1990, l’indice de développement humain (IDH), sous l’impulsion notamment du futur prix Nobel d’économie Amartya Sen. Cet indice mêle allègrement espérance de vie, taux d’alphabétisation et PIB par habitant. L’Onu a récidivé ensuite avec l’indicateur de pauvreté humaine (IPH). Depuis, chaque année, le rapport du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) et ses indices jouent un rôle significatif - et positif - dans le débat public, en relativisant les indicateurs monétaires diffusés par les autres institutions internationales : ainsi, en 2001, selon l’IPH, les Etats-Unis étaient 17e sur... 17 pays de l’OCDE (la Suède est 1re et la France, 8e).

Actuellement, en France comme dans la plupart des pays développés, le débat est intense autour de moyens alternatifs pour appréhender la richesse et le bien-être. L’économiste Jean Gadrey avait organisé un colloque sur ce thème à Lille fin 2001, tandis que Patrick Viveret a remis un rapport début 2002 à Guy Hascoët, le secrétaire d’Etat à l’Economie solidaire, sur les moyens de " reconsidérer la richesse ", un sujet sur lequel travaille également de façon approfondie l’économiste Bernard Perret.

Des carences statistiques

Dans ce contexte, le Bip 40, mis au point par le RAI avec des moyens très modestes, ne prétend évidemment pas épuiser le sujet. Et tant mieux si, un jour, un organisme officiel met à son tour au point un indicateur de ce type. Cela signifierait au moins que l’Etat aurait enfin fait le nécessaire pour collecter et mettre à disposition les informations de base indispensables dans ces domaines. La mauvaise qualité du système statistique français pour tout ce qui touche à la pauvreté et aux inégalités est bien le premier enseignement du travail réalisé par le RAI. Les derniers chiffres disponibles sur les niveaux d’inégalités de revenus en France remontent à... 1997 ! C’est tout simplement un scandale. Force est de constater que, de ce point de vue, les cinq années de gouvernement de la gauche plurielle n’ont pas amélioré les choses.

Malgré ces difficultés, il a été cependant possible de rassembler suffisamment de séries statistiques significatives pour constituer le Bip 40. L'indice BIP 40 depuis 1980

Même s’il reflète évidemment les choix subjectifs de ceux qui l’ont conçu, son profil depuis 1980 semble assez conforme à ce qu’on peut percevoir intuitivement de l’évolution de la pauvreté et des inégalités : le Bip grimpe rapidement à partir de 1983, puis il marque une pause entre la fin des années 80 et 1992, pour repartir franchement à la hausse jusqu’en 1998, avant de s’infléchir légèrement en fin de période. Il reste donc encore une bonne marge au nouveau président de la République et à la future majorité parlementaire avant de ramener les inégalités à leur niveau du début des années 80. On disposera en tout cas d’un outil, même s’il reste limité et perfectible, pour mesurer les progrès accomplis (ou non) dans cette direction.

[1] voir en particulier le hors-série annuel Les chiffres de l’économie

Article paru dans Alternatives économiques, n° 202 (04/2002), Page 46. Auteurs : Guillaume DUVAL, Vincent MARCUS.

Le graphique présentant l’évolution de l’indice BIP 40 depuis 1980 a été mis à jour.

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