Précarité, pauvreté, inégalités : le baromètre explose

Entre 2002 et 2005, le taux de chômage officiel n’a guère varié, oscillant autour de 9%. Mais les inégalités et la pauvreté se sont considérablement aggravées, atteignant un niveau record depuis 1980. C’est ce que montre l’édition 2007 du BIP40 (Baromètre des inégalités et de la pauvreté), que nous publions aujourd’hui.

Le BIP40, qui repose sur une batterie de plus de soixante indicateurs statistiques, propose une mesure synthétique de l’insécurité sociale. Alors que la diminution du chômage entre 1999 et 2002 avait entraîné le BIP40 à la baisse, la montée de la précarité sur le marché du travail entre 2002 et 2005 l’a tiré vers le haut. Mais c’est surtout la dégradation des conditions d’accès au logement qui a marqué l’évolution récente du BIP40. Le chômage et la précarité jouent bien un rôle central dans le développement de l’insécurité sociale, mais celle-ci est multidimensionnelle. Plus que jamais, ces constats montrent la nécessité de dépasser la polémique sur « le » chiffre du chômage, et de refonder les outils d’observation des réalités sociales en France.
 
La question du chômage structure fortement les inégalités sociales. Non seulement parce que les chômeurs sont privés d’une source fondamentale de revenus, de droits et d’identité sociale. Mais aussi parce que la pression du chômage nourrit le développement de la précarité et favorise une dégradation des conditions d’emploi, de travail et de rémunération de l’ensemble des salariés. Bref, la question du chômage ne concerne pas que les « chômeurs ».

Les inégalités et la pauvreté au plus haut niveau depuis 25 ans


Les inégalités et la pauvreté sont reparties à la hausse après 2002 pour atteindre, en 2005, le niveau le plus élevé enregistré depuis 25 ans1. Cette hausse fait suite à la baisse observée entre 2000 et 2002, baisse qui avait permis de ramener le niveau des inégalités au-dessous de celui atteint en 1995, sans toutefois compenser la montée considérable (environ 40%) des inégalités et de la pauvreté constatée depuis le début des années 1980.

Evolution des inégalités depuis 1980

 

Le BIP 40 est un indicateur synthétique qui mesure les inégalités et la pauvreté. Il varie sur une échelle de 0 à 10, ces deux bornes indiquant le niveau le plus faible (0) ou le plus élevé (10) des inégalités mesurées sur les indicateurs qui le composent (voir fiche n°1).


 
Depuis 25 ans, les inégalités sociales se sont donc bien creusées, contredisant le diagnostic lénifiant des statistiques officielles qui ne mesurent aucune hausse de la pauvreté ou des inégalités (cf. fiche n°2).
La montée du chômage a bien sûr contribué à cette hausse des inégalités et de la pauvreté mesurées par le BIP40. Mais d’autres facteurs d’insécurité sociale y ont encore contribué davantage. Sous l’effet d’un chômage qui se maintient à un niveau élevé, des pans entiers du tissu social se déchirent progressivement. C’est pourquoi la mesure du chômage ne peut plus être le seul ni même le principal indicateur de la situation sociale en France.

La précarité contribue de plus en plus à la montée des inégalités
Le BIP40 synthétise plus de 60 indicateurs qui couvrent six grand domaines des inégalités : chômage-emploi-travail, revenus et pauvreté, santé, logement, éducation, justice . Le chômage pèse d’habitude fortement dans les variations du BIP40,  mais c’est moins vrai sur la période récente. C’est ce que montre l’analyse détaillée des indicateurs du BIP40 depuis 1997.
Si le BIP40 a fortement baissé entre 1997 et 2002, c’est essentiellement en raison de la décrue du chômage et des inégalités qui y sont directement associées , ainsi que du freinage des inégalités de salaires. À elle seule, la baisse du taux de chômage BIT (de  12,5% en 1997 à 8,8% en 2002) explique la totalité de la baisse du BIP40 sur cette période. En outre, les inégalités de taux de chômage selon le sexe, l’âge ou la catégorie sociale ont diminué ; le chômage de longue durée a baissé et la proportion de chômeurs indemnisés a augmenté. Au total, les indicateurs liés au chômage ont fortement contribué à la baisse de notre baromètre des inégalités et de la pauvreté sur la période 1997-2002. Si le BIP40 n’a pas plus fortement diminué durant cette période, c’est surtout à cause de l’aggravation importante des inégalités en matière de logement.



Depuis 2002, le diagnostic est sensiblement différent. Les inégalités sont reparties à la hausse dans la plupart des domaines. Le creusement des inégalités en matière de logement a eu un impact majeur : il explique environ la moitié de la hausse du BIP40 entre 2002 et 2005.
Sur la période 2002-2005, la hausse du taux de chômage BIT – qui est passé de 8,8% en 2002 à 9,8%  en 2005 - a contribué pour moins de 20% à l’augmentation du BIP40.  Les inégalités de chômage entre cadres et ouvriers et entre jeunes et moins jeunes ont elles aussi augmenté ; la part du chômage de longue durée (1 an et plus) se maintient à un niveau élevé (plus de 40%), en hausse sur l’année 2005 ;  et la proportion de chômeurs non indemnisés a augmenté depuis 2003 (cf. note ACDC n°3). Mais globalement, l’aggravation du chômage et des inégalités directement associées explique à peine un quart de la hausse du BIP40 : le rôle du chômage dans l’évolution de l’indice est donc moins important que sur la période précédente.
Parallèlement, la précarité de l’emploi (CDD, intérim, sous-emploi) a recommencé à augmenter après 2003 et se maintient à un niveau élevé. Les conditions de travail continuent de se dégrader, sans que les salariés puissent s’y opposer : les maladies professionnelles se multiplient et les accidents du travail sont de plus en plus graves . La plupart de ces indicateurs atteignent en 2005 leur niveau record, signe de l’intensification du travail et du développement de l’emploi « insoutenable » (cf. note ACDC n°4), dont l’épidémie récente de suicides au travail n’est qu’une manifestation parmi beaucoup d’autres. Précarité accrue de l’emploi et dégradation des conditions de travail : ces deux phénomènes expliquent environ 15% de la hausse du BIP40 depuis 2002.

Le chômage et la précarité pèsent sur la répartition des revenus
Le chômage et la précarité de l’emploi exercent une forte pression sur les salaires, ce qui se traduit par un partage des revenus très défavorable aux salariés. Depuis 2002, la part des salaires dans la valeur ajoutée est restée à un niveau historiquement très faible, tandis que les politiques fiscales ont continué à favoriser les ménages les plus aisés, notamment par la réduction de l’impôt sur le revenu. Par ailleurs, les revenus financiers occupent désormais une place considérable dans le revenu des ménages : la masse des revenus financiers représente désormais l’équivalent de la moitié de la masse des salaires nets, ce qui est sans précédent. La proportion  de ménages imposés à l’ISF n’a jamais été aussi élevée. Alors que l’immobilier et les loyers flambent, la sécurité passe de plus en plus par la propriété.
À l’opposé, pour les ménages qui ne disposent que des revenus de leur travail, la dégradation de la situation financière se traduit par des difficultés accrues à boucler les fins de mois : le nombre de ménages surendettés reste très élevé, et le nombre des incidents de crédit (chèques impayés) a battu en 2005 des records.
La dégradation de l’indemnisation du chômage et la faiblesse des salaires relègue aussi un nombre croissant de chômeurs et de précaires vers les minima sociaux. En 2005, 10,2% de la population (soit environ 6,4 millions de personnes) dépendent de ces minima sociaux pour vivre, un record absolu sur ces 25 dernières années. Pourtant, le niveau relatif de ces garanties minimales de revenu n’a jamais été aussi faible :  le revenu moyen des ménages représentait en 2005 3,6 fois le niveau moyen garanti par ces minima sociaux contre 2,7 en 1984. Autrement dit, les pauvres sont de plus en plus nombreux et, aussi, de plus en plus pauvres. Au total, la montée de la pauvreté a contribué autant que la hausse du chômage à l’augmentation du BIP40 entre 2002 et 2005.
Chômage, précarité, bas salaires : ces différents phénomènes expliquent largement les difficultés de logement que rencontrent aujourd’hui un nombre croissant de salariés. Comme on l’a déjà noté, les inégalités en matière de logement constituent aujourd’hui un des principaux facteurs de la hausse du BIP40. La flambée des loyers et l’augmentation du nombre d’expulsions (qui a atteint un niveau record en 2005) sont les principaux symptômes de cette dégradation.
Cette situation est régulièrement dénoncée depuis plus d’une dizaine d’années par les associations et ce n’est sans doute pas un hasard si elle a reçu un fort écho médiatique l’hiver dernier avec les actions des Enfants de Don Quichotte. De même, la montée des revendications concernant le pouvoir d’achat trouve, pour une bonne part, sa source dans le poids croissant des dépenses « contraintes » auxquelles doivent faire face les ménages locataires (cf. fiche n°3).
En fait, un nombre croissant de salariés sont pris en tenaille. D’un côté, les bailleurs exigent des garanties et des cautions sans cesse plus fortes, et notamment la preuve d’un emploi stable ; d’un autre côté, les employeurs demandent davantage de « flexibilité » et proposent des emplois de courte durée sans réelle garantie ni sécurité (cf. note ACDC n°2).

Depuis 25 ans, un déchirement progressif du tissu social
Les autres indicateurs qui composent le BIP40 portent sur les inégalités en matière de santé, d’éducation et de justice. Les évolutions observées sur ces trois domaines au cours des années récentes ont peu contribué à la variation du BIP40. Cependant, certains indicateurs signalent une situation qui reste très préoccupante.
Dans le domaine de la justice, en particulier, la situation reste très dégradée. Les politiques sécuritaires prennent le pas sur les politiques sociales : on emprisonne les pauvres faute de vouloir réduire la pauvreté. Le taux d’incarcération qui avait fait un bond spectaculaire en 2004 se maintient à ce niveau record en 2005. Quant aux étrangers, leur situation demeure précaire : le taux de reconnaissance du statut de réfugié est de 17%, proche de son plus faible niveau des vingt dernières années.
Entre 2002 et 2005, les inégalités en matière d’éducation se sont maintenues. Jusqu’au milieu des années 1990, ces inégalités se réduisaient, modérant la hausse du Bip40 ; ce n’est plus le cas désormais. La démocratisation de l’école s’est interrompue, les inégalités en matière de réussite scolaire ne se réduisent plus.
Enfin, une situation analogue s’observe dans le domaine de la santé. La réforme de l’assurance maladie va laisser à la charge des patients une part croissante des frais de santé. Si l’espérance de vie continue à progresser en moyenne, les écarts d’espérance de vie entre cadres et ouvriers se sont encore accentués.
L’évolution du Bip40 montre que la dégradation du tissu social au cours des vingt dernières années n’a été ni continue ni inéluctable, mais semble désormais durablement installée. Surtout, ces inégalités ont un caractère multidimensionnel peu pris en compte par le système statistique, et qui dépasse largement la question du chômage stricto sensu. En fait, au cours des  quinze dernières années, le chômage a oscillé autour de 10%, mais ce maintien d’un chômage de masse a favorisé la croissance des inégalités et de la pauvreté. En matière de chômage comme, plus largement, d’insécurité sociale, d’autres chiffres sont nécessaires pour rendre compte de ces inégalités plurielles et, surtout, pour engager les politiques les plus aptes à les combattre.

  1. 1. Chaque année n, le RAI publie la valeur de l’indice pour l’année n-2 : ce décalage provient des longs délais de publication d’un grand nombre des séries utilisées dans le BIP40.
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