A propos des Carnets d’un intérimaire de Daniel Martinez (Editions Agone, 2003)
Il est assourdissant le silence qui entoure les inégalités en matière de conditions de travail. Elles comptent pourtant parmi les principaux facteurs d’inégalités de morbidité et de mortalité, notamment précoce.
Les enquêtes menées en la matière par le ministère du Travail et de l’Emploi au cours de ces deux dernières décennies ont mis en évidence l’ampleur de la dégradation générale de ces conditions, notamment sous l’effet de l’intensification du travail. L’apparition du thème du harcèlement moral est liée à cela. Ces enquêtes révèlent aussi combien sont inégales les situations que vivent les salariés. Ainsi, en 1998, seul 4 % de cadres risquaient d’être blessés par une machine pendant leur travail ; alors que c’était le cas de près d’un ouvrier qualifié sur deux (47 %). Les premiers étaient à peine plus nombreux à se plaindre d’un travail répétitif ; alors que près de six ouvriers non qualifiés sur dix (59 %) enduraient cette situation propice à l’usure morale aussi bien que physique. Qui a osé dire que le taylorisme était mort ?
Les inégalités face à l’emploi et, plus encore, face à l’emploi stable font l’objet d’une attention tout aussi réduite. Sait-on par exemple qu’en mars 2002 18 % des ouvriers non qualifiés étaient au chômage, tandis que 7 % se trouvaient sous contrat à durée déterminée et 12 % en mission d’intérim ? Autrement dit, nettement plus d’un sur trois (37 %) se trouvait sans emploi normal. Alors qu’il n’y avait qu’à peine 7 % de cadres dans ce cas, proportionnellement plus de cinq fois moins. Il faut aussi tenir compte de cette inégalité de l’accès à l’emploi stable et pas seulement des inégalités de salaires pour rendre compte des disparités des niveaux et de condition de vie entre les uns et les autres.
Les Carnets d’un intérimaire de Daniel Martinez rendent compte, mieux que beaucoup d’essais savants, de cette réalité mutilée que vivent les ouvriers qui se retrouvent dans la précarité. Qu’il s’agisse de l’attente du coup de fil assurant une « mission » pour quelques jours, voire quelques semaines ; de la fatigue après des journées éreintantes de dix heures de travail, voire davantage, que l’intérimaire est obligé d’accepter afin d’assurer quelques maigres rentrées financières ; des humiliations que font subir petits et grands chefs, souvent médiocres (des résistances aussi...) ; des effets d’une telle vie de travail, fragmentée, insécurisée, sur la relation à l’autre, ici la compagne de l’auteur ; ou de la corrosion des êtres soumis à l’incertitude permanente.
Ce texte d’une grande force rappelle par certains aspects le livre de Robert Linhart, L’Établi (Minuit, 1978) publié il y a 25 ans et qui avait marqué toute une génération. Linhart rendait compte de son expérience d’ouvrier à la chaîne chez Citroën, après 1968, alors qu’il faisait partie de ces intellectuels établis en entreprise pour des raisons de militantisme politique. Il savait qu’il n’y passerait pas sa vie, qu’il pouvait partir à tout moment et trouver un autre travail. Il y est resté un an seulement. Mais son témoignage publié près de dix ans plus tard témoigne toujours des conditions de travail tayloriennes.
Martinez consigne quatre années de son quotidien de travailleur intérimaire, de manœuvre, d’homme à tout faire, récits de chantiers, réflexions sur son travail, sur le monde, sur la politique, sur sa vie. L’auteur est intérimaire depuis une décennie quand il achève son texte, auparavant il occupait un poste stable de manutentionnaire. C’est le livre d’un homme, d’un ouvrier, qui parle de sa vie, de ses travaux éclatés, de son avenir interdit, de ses rêves rabotés, de ses peurs, de ses désirs aussi. Voila un grand livre à lire, à faire lire à un public large, plus « vrai » que la plupart des textes célébrés dans les cénacles littéraires parisiens...
Roland Pfefferkorn
Cet article est paru dans La Marseillaise du 4 décembre 2003.
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