Refus de la misère : changer de regard

Initiée en 1987 par des associations de défense des Droits de l’Homme, et reconnue depuis 1992 par les Nations Unies, une journée mondiale du refus de la misère est organisée tous les 17 octobre. Cette initiative est l’occasion de soulever de grandes questions concernant la pauvreté moderne : sa définition, son évolution et ses racines, et les types d’action à entreprendre. Dans tous les cas, le regard que l’on porte sur la pauvreté conditionne les réponses.

Il existe aujourd’hui un large accord national et international, au moins du côté des acteurs associatifs et publics les plus engagés, pour retenir la définition suivante : être pauvre, dans une société donnée, cela ne se réduit pas au fait d’avoir un revenu monétaire inférieur à un certain seuil.

Cela se définit d’abord par l’impossibilité d’accéder à des ressources et à des droits divers permettant de vivre dignement dans cette société. Le droit à un revenu monétaire décent est important, parce qu’il conditionne en partie l’accès à certains droits fondamentaux. Mais le droit au logement, le droit à l’emploi et à un travail décent, le droit à une protection sociale suffisante, le droit à l’éducation et à la santé, à une "justice équitable", et quelques autres, ne résultent qu’en partie, et souvent pour une faible partie, du droit à un revenu monétaire décent. C’est bien pourquoi ceux qui se battent contre la pauvreté le font sur de multiples fronts, en adoptant un regard multidimensionnel sur la pauvreté.

Un autre regard devrait s’imposer pour que des solutions durables voient le jour. C’est celui qui associe l’action contre la pauvreté et le combat pour la réduction des inégalités. La première justification de cette association est que la pauvreté, définie comme le fait de ne pas pouvoir vivre de façon « normale » dans une société, est essentiellement relative, même si parfois on évalue des situations de pauvreté dite absolue. Or, les normes d’une vie décente varient historiquement (en matière de logement, de chauffage et d’éclairage, d’éducation, de santé, de transport, etc.), et elles diffèrent selon les sociétés. Cela veut bien dire que la pauvreté s’évalue à partir d’écarts à des normes sociales, donc à partir d’inégalités d’accès à des ressources et à des droits évolutifs.

La deuxième raison pour laquelle on ne peut pas dissocier les actions contre la pauvreté et contre les inégalités est que l’explication de la pauvreté moderne, dans un monde globalement riche, tient largement à l’absence ou à l’insuffisance de redistribution, c’est-à-dire à l’existence de situations de « richesse excessive ». Le prix Nobel d’économie Amartya Sen l’avait déjà montré à propos des famines en Inde. C’est encore plus vrai avec la pauvreté moderne. Mais peut-on déterminer de façon non arbitraire ce que sont des "inégalités excessives" ? Oui, si l’on recourt à la seule méthode possible en ce cas : le débat public informé, établissant des normes nationales et internationales d’inégalités acceptables. Encore faudrait-il qu’il y ait débat. En attendant, les quelques données qui suivent indiquent que des inégalités excessives existent, qu’elles sont massives, et que ce sont elles qui engendrent la pauvreté moderne.

S’agissant de la pauvreté dans le monde, tout ne va pas dans le mauvais sens. En particulier, le décollage économique de plusieurs pays asiatiques, dont la Chine et l’Inde, a permis à 200 millions de personnes de sortir au cours des années 90 de ce qu’on appelle l’extrême pauvreté absolue, définie par les principales institutions internationales comme le fait de vivre avec moins de 1 $ par jour.

Dans une autre fraction du monde, en particulier en Afrique et dans les pays de l’ancienne Union Soviétique, mais aussi dans une partie du Moyen-Orient et en Amérique Latine, l’extrême pauvreté absolue a progressé au cours des années 90. En Afrique subsaharienne, il y avait 240 millions de personnes concernées en 1990, et 300 millions en 2000. Le nombre de personnes qui souffrent de la faim dans le monde, qui avait diminué entre 1990 et 1995, a à nouveau progressé depuis. Plus de 13 % de l’humanité est concernée. Au total, on a toujours plus de 20 % de l’humanité qui vit avec moins de un dollar par jour. Et on en a environ 2,8 milliards, soit 45 % de la population mondiale du monde, qui vit avec moins de 2 dollars par jour, c’est-à-dire dans une grande pauvreté, alors que les richesses s’accumulent en haut.

Car si l’on passe de la question de la pauvreté absolue à celle de la pauvreté relative et des inégalités, tout concorde pour montrer que la période des années 80 et 90 a été celle d’un creusement des écarts, aussi bien à l’intérieur de la plupart des pays qu’entre les pays. Pour ce qui concerne les pays riches, voici ce qu’écrit la Banque Mondiale, peu suspecte de noircir le tableau : « Il y a eu une sérieuse progression des inégalités dans ces pays [entre 1980 et 2000], inversant la tendance antérieure des années 50 à 80 ». Le record toutes catégories de l’explosion des inégalités se situe aux États-Unis.

Mais, du point de vue de l’état de santé du monde, et probablement aussi sous l’angle des nouvelles menaces de la violence et du terrorisme, la principale question est celle des inégalités entre les pays riches et les pays les plus pauvres. Or, comme l’admet le FMI lui-même, « L’écart entre les pays les plus riches et les plus pauvres a continué à se creuser au cours des années 90 ». Le revenu moyen par personne est 150 fois plus élevé dans les 17 pays les plus riches que dans les 17 pays les plus pauvres.

Dans le cas de la France, le diagnostic est plus nuancé, parce que subsistent des acquis en matière de redistribution et de protection sociale, ce qui freine l’importation des tendances mondiales à l’aggravation des inégalités. Il reste que, au cours des dernières années, la plupart des indicateurs de pauvreté se sont dégradés. Et les inégalités, qui avaient globalement diminué entre 1998 et 2001, progressent à nouveau depuis trois ans. « Depuis le ralentissement de la croissance économique intervenu au second semestre 2001, plusieurs indicateurs permettent de penser que le taux de pauvreté a augmenté », estime l’Observatoire national de la pauvreté dans son dernier rapport. Une estimation que d’autres indices récents confortent. Le nombre d’allocataires du RMI a progressé de 10,5 % entre juin 2003 et juin 2004. La proportion de pauvres parmi les salariés a nettement progressé depuis 30 ans. Aujourd’hui, la moitié des pauvres sont des actifs, et trois SDF sur dix ont un travail mais ne peuvent pas financer un logement. Il y aurait bien d’autres indicateurs à envisager, comme le fait le BIP 40 (Baromètre des Inégalités et de la Pauvreté, www.bip40.org). Voici l’un d’eux : l’écart d’espérance de vie entre les cadres et les ouvriers était de 5 ans en 1990. Il est de 8 ans aujourd’hui.

Changer de regard sur la pauvreté, c’est aussi revaloriser l’action publique et les politiques sociales. Il ne s’agit pas d’opposer les solidarités de proximité ou l’aide d’urgence à la solidarité nationale ou internationale de type public. Mais, quand la pauvreté est permanente et massive, il faut, au-delà des solidarités de proximité et de l’assistance à personnes en danger, une mobilisation qui s’adresse aux institutions publiques nationales et internationales. Ce sont elles qui disposent des moyens politiques d’organiser la redistribution, qui peuvent décider des politiques de logements sociaux, des politiques d’emplois pour les jeunes, d’éducation publique, de couverture maladie et de minima sociaux, de soins aux personnes âgées à faibles ressources, et de bien d’autres.

S’il y a aujourd’hui tant de différences, parmi les pays développés, entre des pays où la pauvreté est presque absente, et d’autres où elle est massive, cela tient d’abord aux politiques publiques et aux dépenses sociales. Il y a 23 % d’enfants pauvres aux États-Unis et seulement 2 % en Suède. Mais les dépenses sociales représentent 3 % du PIB aux États-Unis, et 15 % en Suède. On a pu calculer qu’en France, sans les prestations sociales, la proportion de pauvres ferait plus que doubler et atteindrait 14 % de la population.

Enfin, et peut-être surtout, changer de regard sur la pauvreté c’est combattre les idées qui font porter aux pauvres et aux chômeurs la responsabilité de leur situation, par exemple en prétendant que les minima sociaux et les allocations chômage créent du chômage et de la pauvreté en décourageant la recherche d’emploi, et en enfermant les gens dans l’assistance. Quand il manque trois millions d’emplois, si on divisait par deux le RMI et les allocations, on ne créerait pas un emploi, mais on ferait exploser le nombre de pauvres. Il est dramatique que plus de la moitié de nos concitoyens croient, selon les sondages, que la pauvreté et l’exclusion s’expliquent par le fait que les gens refusent de travailler, ce qu’infirment toutes les études sérieuses. L’écart entre les minima sociaux et les salaires s’est creusé ces dernières années. A-t-on observé que le chômage diminuait ? C’est bien beau de dire aux gens qu’ils doivent s’activer pour trouver un emploi, ce qu’ils font d’ailleurs dans leur immense majorité. Mais quand la société ne crée pas d’emplois, ou n’en crée pas assez, c’est comme si l’on disait aux affamés du Tiers-Monde qu’ils ne se démènent pas assez pour trouver une nourriture qui n’existe pas, ou aux 45 millions de personnes infectées par le SIDA dans le monde que c’est leur faute, alors que l’on sait que des solutions existent mais qu’ils n’y ont pas accès. Refuser la misère, c’est aussi refuser l’égoïsme des nantis qui voudraient transformer les victimes en coupables pour faire oublier leur propre responsabilité.

Jean Gadrey




Refus de la misère : changer de regard
par Jean Gadrey

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