Raffarin décide d’augmenter de presque rien le SMIC, Ernest-Antoine Seillière du Médef s’exclame : « Le smic est trop élevé ! ». Raffarin prépare une amnistie fiscale en faveur des capitaux illégalement expatriés, Ernest-Antoine Seillière veut la fin de l’impôt dit sur les grandes fortunes ! Ainsi va le monde des inégalités !
De 1988 à 2002 le pouvoir d’achat des revenus monétaires de la propriété a augmenté de 202 % alors que celui de la plupart des salaires stagnait. Cette évolution divergente a conduit à une aggravation des inégalités de revenus, puisque les revenus des ménages les plus fortunés sont plus particulièrement constitués de revenus de la propriété. Pourtant selon l’INSEE le « taux de pauvreté relative » aurait baissé. Il serait passé de 7,1 % en 1984 à 6,5 % en 2000. Allez comprendre !
Ce résultat surprenant s’explique par des biais découlant du mode de calcul de cet indicateur qui sous-estime les revenus des ménages fortunés. Des chercheurs membres du RAI (Réseau d’alerte des Inégalités) ont fait remarquer au début de l’été que les calculs du taux de pauvreté relative ne prenaient presque pas en compte les revenus du patrimoine. De plus, le mode de calcul écarte l’évasion fiscale (elle même très inégalement répartie), mais aussi près de 10 % des ménages pauvres (les personnes en situation de grande précarité et les ménages d’étudiants). Avec ces éléments le « taux de pauvreté relative » serait de 10 %. L’évolution de ce taux officiel donne par conséquent une image totalement déformée de l’ampleur de la pauvreté et de son évolution.
La réponse du directeur de l’INSEE et du Président de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale élude l’essentiel des critiques et fait l’impasse complète sur la prise en compte des revenus du patrimoine et la situation des ménages fortunés. Elle se contente de faire allusion à « certaines catégories de personnes », « certains ménages » ou « certaines catégories de revenus », passant ainsi à la trappe ce qui se passe du côté de la richesse.
La question de fond posée par cette réponse officielle renvoie au type d’indicateur utilisé pour rendre compte de l’évolution des inégalités et de la pauvreté. Le seuil officiel de pauvreté défini par l’INSEE comme la moitié du revenu médian en est l’illustration la plus claire. Si par exemple les 5 % de Français les plus riches doublent leur revenus grâce à la flambée de la Bourse et de l’immobilier et que les moins riches voient leur revenus stagner, le revenu médian restera stable (Précision : le revenu médian partage la population en deux : une moitié gagne plus, l’autre moitié gagne moins). Le nombre de pauvres n’augmentera pas, mais les inégalités de revenus exploseront. Cette conception de la pauvreté relative aboutit à dissocier pauvreté et inégalité. Elle contribue à détourner le regard de ce qui se passe en haut de l’échelle et à chercher à comprendre les inégalités et la pauvreté en se contentant de braquer le projecteur sur les pauvres. Cette conception isole la pauvreté des mécanismes qui la produisent et la reproduisent : organisation du travail par les entreprises, sélectivité du marché du travail, politiques fiscales, restrictions budgétaires en matière de logement, d’éducation, de santé, de famille... Face à l’immobilisme des institutions officielles, le RAI a construit depuis 2002 le Baromètre des Inégalités et de la Pauvreté, le BIP40. Son nom facétieux est un clin d’œil explicite au CAC40, indicateur boursier commenté tous les jours dans les médias audiovisuels. Le BIP40 est construit sur la base de 40 indicateurs prenant en compte différents éléments dont les revenus, le logement, la santé, l’école, etc.
Résultat : sur les vingt dernières années la tendance à la montée des inégalités sociales apparaît très nettement.
Cet texte est paru dans La Marseillaise du 23 août 2004
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