Le nombre de Français qui pensent que la pauvreté et le chômage s’expliquent par le fait de ne pas vouloir travailler augmente d’après les sondages. Ainsi, en 2002, 56 % des personnes interrogées estimaient que la pauvreté et l’exclusion s’expliquaient ainsi [1].
L’idée était déjà développée par l’économiste David Ricardo [2] au XIXe siècle lorsqu’il s’opposait à la loi sur les pauvres qui obligeait les paroisses à venir au secours des indigents. Les secourir n’allait pas les pousser à se sortir de la misère mais au contraire limiter leur recherche de travail et augmenter la natalité ... Si la crainte d’une trop forte fécondité a disparu, celle du risque de fainéantise, que provoqueraient le RMI et les allocations chômage, est toujours mise en avant : l’assistance serait une mauvaise solution.
Pour confirmer ou montrer l’erreur de ce raisonnement, les économistes et sociologues actuels possèdent des outils bien plus développés qu’au XIXe siècle. Les études confirment-elles l’idée dominante ? Les aides poussent-elles les pauvres à préférer l’oisiveté au travail ? Le travail permet-il de sortir de la pauvreté ?
1- Les aides poussent-elles les pauvres à préférer l’oisiveté au travail ?
L’idée commune s’appuie sur le fait que le Rmiste comparerait l’allocation qu’il reçoit au revenu prévisible de son futur emploi et qu’il ne travaillerait que si ce revenu est supérieur. Il existait au moment de la création du RMI des situations où le fait de travailler diminuait ou augmentait peu le revenu du Rmiste mais des réformes sont intervenues pour supprimer cet effet paradoxal [3]. Aujourd’hui, un salarié gagne plus en travaillant, même à mi-temps, qu’avec les minima sociaux. Les personnes prennent également en compte les revenus futurs : il est possible d’accepter un bas salaire quand on pense qu’il permettra une évolution future de l’emploi et des revenus [4]. Enfin, le statut social lié au travail est un facteur de recherche d’emploi.
L’image du Rmiste qui se complaît dans l’oisiveté ne résiste pas à l’examen des trajectoires réelles : certes, le nombre de Rmistes a progressé (400 000 à sa création en 1988, 1 million en 1996, 1,2 million début 2004) mais cela correspond à un renouvellement important : 30% des bénéficiaires ne le sont plus l’année suivante [5], un autre tiers y reste moins de 5 ans. Avoir un diplôme (20 % des Rmistes ont le bac ou un diplôme supérieur) et être jeune favorise le fait de trouver un emploi, alors qu’avoir plus de 50 ans et être licencié après une longue période d’activité ininterrompue diminue les chances d’en obtenir. Est-ce un manque de volonté pour trouver du travail ?
Lorsqu’ils se déclarent au chômage, les Rmistes recherchent autant un travail que les autres chômeurs ainsi que l’ont montré plusieurs recherches de l’INSEE [6], mais ils rencontrent plus de difficultés : les Rmistes ont deux fois plus de problèmes que l’ensemble des français : problèmes de santé, d’ordre familial comme la garde d’enfants, de transport ou d’absence d’emploi dans le domaine d’activité. Ils utilisent les mêmes modes de recherche que les autres chômeurs, en donnant cependant une priorité aux agences publiques et en utilisant peu leur réseau de relations professionnelles, tout simplement parce que celui-ci est inexistant ou faible (jeunes n’ayant pas encore travaillé ou personnes ne travaillant plus depuis longtemps).
Une minorité des bénéficiaires d’un minimum social en décembre 2001 demeure à l’écart du marché du travail et invoque des problèmes de santé ou de découragement : seulement 3 % des Rmistes qui ne cherchent pas d’emploi et 1 % des bénéficiaires de l’ASS disent qu’un emploi ne serait pas financièrement intéressant [7], alors que presque la moitié invoquent les problèmes de santé.
Une autre façon de tester l’idée que le RMI favorise ou non la fainéantise est d’étudier les statistiques pour vérifier si sa création a modifié les comportements de travail des Français. L’étude de Thomas Piketty [8] étudie l’impact du RMI en l’isolant des autres réformes ayant eu lieu entre 1982 et 1997 (baisse des allocations de chômage et des aides sociales locales) : les changements n’ont pas touché toutes les catégories de la population de la même façon, ce qui permet de comparer l’évolution différentielle des taux d’emploi. La conclusion est nette : le RMI n’a pas eu d’influence sur l’activité des hommes. Il a eu une influence faible sur les femmes isolées ne bénéficiant pas des aides liées à l’existence d’un enfant de moins de 3 ans ou aux familles nombreuses. Par exemple, le taux d’emploi des parents isolés (essentiellement des femmes) d’un enfant de plus de 3 ans est passé de 80,2 % en 1982-89 à 77,5 % en 1990-97. Notons que sur la période 1982-1997 le nombre de parents isolés a augmenté de 60 % et leur taux d’emploi a baissé, les problèmes de garde d’enfants nuisant à leur employabilité. On retrouve ici les inégalités qui touchent les femmes sur le marché du travail en particulier lorsqu’elles sont peu qualifiées. Or, la montée des divorces a conduit à la hausse des familles monoparentales, où une femme seule a la charge de la famille. La pauvreté les touche particulièrement.
Une première conclusion s’impose donc : certes, il peut exister des abus, mais c’est une généralisation abusive de considérer que les pauvres ne cherchent pas ou n’ont pas cherché de travail. Le travail est une valeur fondamentale même pour les bénéficiaires du RMI et ils sont nombreux à chercher un emploi. Le manque d’emplois est la première cause du chômage. Le nombre de Rmistes diminue en période de croissance, comme entre 1997 et 2001, au moment où l’économie française crée des emplois, et augmente lors des récessions quand le chômage progresse - ou, comme en 2004, quand les réformes de l’assurance chômage réduisent les allocations. Le manque d’emplois explique plus les situations de pauvreté et de chômage que les comportements d’oisiveté que l’on prête aux pauvres et aux chômeurs.
Même si l’absence de travail n’est pas due aux aides sociales, la volonté de favoriser la création d’emplois pour les pauvres n’est-elle pas une bonne idée ?
2- Le travail permet-il de sortir de la pauvreté ?
L’avant-propos de la loi sur le Revenu Minimum d’Activité [9] développe l’idée que, grâce au travail, les personnes concernées pourront sortir de la pauvreté. Est-ce le cas ?
La montée des emplois précaires et à temps partiel (souvent contraint) a conduit à des revenus qui ne permettent pas de sortir de la pauvreté. ¼ des Rmistes ont un emploi dont le revenu est insuffisant pour les faire sortir du dispositif. 3 SDF sur 10 travaillent mais ne peuvent financer un logement [10].
La pauvreté peut se mesurer par des conditions de vie difficiles ou par un revenu par unité de consommation inférieur à la moitié (chiffres français) ou à 60 % (chiffres européens) du revenu médian (revenu qui partage la population en deux parties égales). Selon les mesures, 15 à 29 % des salariés français feraient partie des « travailleurs pauvres ». La majorité de ceux-ci a travaillé toute l’année [11]. La pauvreté provient dans ce cas des faibles salaires et/ou du temps de travail limité et/ou des charges de famille élevées (puisque la pauvreté est calculée par unité de consommation).
Un revenu faible ne sort pas le travailleur de la pauvreté. Le RMA est dans ce cas : c’est un revenu lié à une activité à mi-temps dont la rémunération totale, payée par l’entreprise et par l’Etat, est la moitié du SMIC, il n’y a donc aucun avantage pour le salarié par rapport à un mi-temps ordinaire. Son montant de 545 euros par mois ne permet pas de sortir de la pauvreté (le seuil retenu par la France - et qui est déjà discutable : voir sur ce site Inégalités et pauvreté : la politique de l’autruche - était de 600 euros en 2001 pour une personne seule).
Autrefois, la majorité des pauvres étaient des personnes âgées et des agriculteurs. Ils possédaient le plus souvent un logement même si celui-ci manquait de confort. Aujourd’hui, la moitié des pauvres sont des actifs [12]. Les jeunes et les femmes sont plus touchés [13]. Un de leurs problèmes est la difficulté à se loger. A côté des 86 000 personnes sans domicile, plus de 700 000 personnes sont concernées par des logements précaires (résidence principale en chambre d’hôtel, habitat de fortune, hébergement par des proches par défaut de solution, habitat temporaire) et 1 300 000 par des logements dépourvus du confort de base (absence de douche et/ou de wc)...
Les difficultés proviennent du décalage entre la demande et l’offre de logement [14]. 1/3 des pauvres seulement accèdent aux HLM, insuffisants face aux demandes. Dans le parc privé, le coût des loyers et les exigences des propriétaires en termes de solvabilité augmentent. Le rapport 2004 de l’observatoire sur la pauvreté note « Entre 1988 et 2002, les loyers des ménages pauvres ont augmenté de près de 80 % et leurs revenus de 30 % » [15]. Les aides ne suffisent pas et les pauvres consacrent une part croissante de leurs revenus au logement, ce qui limite les autres dépenses.
Malgré les discours, la pauvreté s’est installée en France et ne régresse pas. Il est facile d’accuser la paresse des pauvres, des aides sociales ou un SMIC trop élevés, mais ce n’est pas sérieux. Les études économiques et sociologiques montrent la volonté de travail d’une majorité de pauvres. Les difficultés à trouver un travail et le développement d’une pauvreté de jeunes actifs, qui doivent utiliser une part croissante de leurs revenus pour se loger, sont bien réels. Dans le même temps, la flexibilité du marché du travail a été accrue : elle était censée résoudre le problème du chômage, n’est-il pas temps de remettre en cause ce discours qui ne prend pas en compte les besoins essentiels de la population ?
[1] Rapport 2004 de l’Observatoire national de la Pauvreté [2] David Ricardo « Des principes de l’économie politique et de l’impôt » 1817 - p.67 [3] Rapport 2004 de l’Observatoire national sur la pauvreté, op. cit., p. 70 [4] T. Laurent, Y. L’Horty, P. Maille et J.-F. Ouvrard, EPEE, ‘Incitations et transitions sur le marché du travail : une analyse des stratégies d’acceptation et des refus d’emploi » [5] Belleville A., Situations et trajectoires des allocataires de minima sociaux, enquête portant sur les allocataires de quatre minima sociaux (Aah, Rmi, Ass, Api) [6] Economie et Statistiques, « L’influence de la perception du RMI sur la sortie vers l’emploi », Insee, Voir en ligne (pdf) et Insee Première N°720 - juin 2000 - Voir en ligne (pdf) [7] Belleville A., Situations et trajectoires des allocataires de minima sociaux, enquête portant sur les allocataires de quatre minima sociaux (Aah, Rmi, Ass, Api) [8] Piketty T., « L’impact des incitations financières au travail sur les comportements individuels : une estimation pour le cas français », Economie et Prévision, n° 132-133, 1998. [9] Rapport du sénat [10] Insee Première n°925 - Octobre 2003 Voir en ligne (pdf) et Insee Première n°745 - Octobre 2000 - Voir en ligne (pdf) [11] Idem [12] Ballain R., « Pauvreté, exclusion et logement, bilan des travaux et recherches », Travaux de l’Observatoire 2003, 2004, La Documentation française [13] IRES : « Salariés à « bas salaires » et travailleurs pauvres » 2000 [14] Ballain R., « Pauvreté, exclusion et logement, bilan des travaux et recherches », Travaux de l’Observatoire 2003- 2004, La Documentation française [15] Rapport 2004 de l’observatoire national sur la pauvreté
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