Inégalités et pauvreté : la politique de l’autruche

Depuis trente ans, l’apparition de nouvelles formes de précarité et d’exclusion pose à la fois la question d’une meilleure compréhension théorique et d’une meilleure analyse statistique de ces phénomènes. Les progrès réalisés par la recherche en sciences sociales sont réels et la collecte de l’information statistique a elle aussi progressé. La mesure quantitative de la pauvreté (combien sont les pauvres et qui sont-ils ?), qui joue un rôle important dans le débat public, demeure néanmoins un enjeu de controverses.

C’est sur ce sujet que Jean-Michel Charpin, directeur général de l’INSEE et Bertrand Fragonard, président de l’Observatoire national de la Pauvreté et de l’Exclusion sociale (ONPES), ont récemment pris leur plume ("Qui est pauvre en France ?", Le Monde, 22 juillet 2004) pour répondre à notre critique selon laquelle le système statistique public sur les inégalités et la pauvreté n’est “ pas à la hauteur ”. Dans notre propos ("Cohésion sociale des politiques à l’aveuglettes", Le Monde, 2 juillet 2004), nous faisions un double constat.

Premièrement, pour mesurer la pauvreté monétaire l’INSEE retient un seuil de pauvreté qui correspond à 50% du revenu médian (le revenu médian est le revenu au-dessous et au-dessus duquel on trouve la moitié de la population). Or la mesure de ce revenu médian (et donc du seuil de pauvreté) est fortement minorée dans les statistiques de l’INSEE car elle ne prend pratiquement pas en compte les revenus du patrimoine. Quelques chiffres permettent de prendre la mesure de ce biais. Entre 1988 et 2003, les revenus de la propriété ont été multipliés par trois (+200%), en pouvoir d’achat, tandis que la masse totale des revenus perçus par les ménages a augmenté de 35%. Ces revenus du patrimoine représentent aujourd’hui l’équivalent de 30% des prestations sociales monétaires, soit en moyenne plus de 3500 € par an et par ménage. Une paille, pour le dire simplement. Quand on sait que cette moyenne recouvre d’énormes disparités, on peut difficilement penser que l’omission de ces revenus n’a pas d’effet sur la mesure des inégalités et de la pauvreté.

Ce n’est pas le point de vue de Jean-Michel Charpin et Bertrand Fragonard. Selon eux, “ La prise en compte des revenus du patrimoine ne modifierait pas sensiblement le diagnostic sur le niveau et l’évolution de la pauvreté monétaire ”. Pourtant, dans de précédentes études bien connues des spécialistes, l’INSEE a publié des estimations de la pauvreté en corrigeant - ou non - la mesure du revenu pour tenir compte de la quasi-absence des revenus de la propriété dans les déclarations fiscales. Selon les statistiques non corrigées, qui sont celles que met en avant l’Insee dans ses publications “ grand public ”, le seuil de pauvreté était de 3500 FF (530€) par mois en 1996 et il y avait cette même année 4,5 millions de personnes pauvres en France. Mais, après correction et intégration des revenus de la propriété, le seuil de pauvreté s’élevait à 4200 FF (soit 640€) et on dénombrait un million de pauvres en plus (5,5 millions, soit un écart de 20%) [1]. La même correction fait passer le pourcentage de travailleurs pauvres de 7% à 9% (soit un écart de 25%) [2]. S’il n’y a pas là une modification « sensible » du diagnostic, c’est sans doute que nous n’avons pas la même “ sensibilité ” que MM. Charpin et Fragonard....

Par ailleurs, nous soulignions le caractère insatisfaisant pour l’analyse de la pauvreté contemporaine de l’approche unidimensionnelle, exclusivement monétaire, que privilégie l’INSEE dans la plupart de ses études. Nul ne songe à nier l’importance du manque d’argent dans une société où la plupart des nécessités de la vie quotidienne s’achètent. Néanmoins, la pauvreté est un phénomène multidimensionnel qui ne se réduit pas à un manque de revenus et devrait prendre en compte l’accès à un certain nombre de droits fondamentaux : logement, santé, éducation, etc. MM. Charpin et Fragonard nous répondent que... nous avons raison puisque c’est le point de vue défendu dans le rapport de l’ONPES. Ils ajoutent même, avec un brin d’ironie, que nous sommes trop avertis pour méconnaître les avancées produites par le système statistique public dans ce domaine, avancées qui prouvent selon eux l’absence de toute “ intention maligne ” de leur part de minimiser l’ampleur de la pauvreté.

Mais c’est précisément là que le bât blesse. Nous ne méconnaissons pas les avancées réalisées pour prendre en compte les dimensions quantitatives et qualitatives de la pauvreté. Et nous n’avons jamais écrit que les insuffisances de la statistique publique s’expliquaient par des “ intentions malignes ” des statisticiens. Cependant, MM. Charpin et Fragonard sont trop avertis de la logique médiatique pour méconnaître la force symbolique du chiffre dans les débats publics. Quand l’indicateur synthétique central livré à l’opinion publique est un taux de pauvreté aussi grossièrement sous-estimé, comment ne pas y voir en effet une “ intention maligne ” ? Pourquoi “ communiquer ” à titre principal sur cet indicateur dont MM. Charpin et Fragonard admettent le caractère réducteur ? L’institut statistique du Canada a publié un indicateur de santé sociale dont le Réseau d’alerte sur les inégalités s’est inspiré pour construire son baromètre des inégalités et de la pauvreté (BIP40), baromètre qui délivre un constat bien différent de celui de l’INSEE. Si le système statistique public français a tant progressé, pourquoi ce qui est possible au Canada ne le serait-il pas en France ?

Il ne s’agit pas de faire un procès aux responsables du système statistique public, et encore moins aux statisticiens qui depuis des années dépensent des trésors d’énergie et d’imagination pour “ monter ” des enquêtes complexes auprès de populations précaires peu accessibles. Nous constatons simplement que depuis une vingtaine d’années, les décideurs politiques de tous bords ne sont guère demandeurs d’une vision globale des inégalités de revenu. La carence du système statistique public reflète le manque d’appétence de nos élites pour des indicateurs qui montreraient l’incapacité de ces élites à maintenir la cohésion sociale dans notre pays.

 

Pierre Concialdi (économiste, RAI), Jean Gadrey (économiste, Université de Lille 1), Catherine Lévy (sociologue, CNRS), Michel Maric (économiste, Université de Reims Champagne-Ardenne)

 

[1] INSEE, Revenus et patrimoine des ménages, édition 2000-2001, Collection Synthèses, n°47.

[2] Christine Lagarenne et Nadine Legendre, “ Les travailleurs pauvres en France : facteurs individuels et familiaux ”, Economie et statistique, n° 335, 2000-5.

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