Les mauvais calculs de l’INSEE

Entre 1 et 2 millions d’enfants pauvres en France : c’est le constat dressé dans le dernier rapport du CERC [1]. La fourchette est large : elle traduit la forte concentration des pauvres dans le bas de la distribution des revenus. Le CERC et l’INSEE, comme les autres administrations, privilégient le seuil le plus faible (50% du revenu médian) alors que les statisticiens européens retiennent un seuil de pauvreté monétaire un peu plus élevé (60% du revenu médian). Cela suffit pour expliquer un écart de 1 à 2. Mais l’INSEE se livre aussi à d’autres manipulations pour minimiser l’étendue de la pauvreté.

L’INSEE a longtemps répugné à publier des chiffres sur la pauvreté. Ce n’est que dans les années 1990 que l’institut a commencé à diffuser de façon régulière des chiffres. Dans un volumineux dossier (plus de 250 pages) de la revue phare de l’INSEE Economie et statistique consacré en 1997 à la pauvreté, on trouve quelques indications. Combien de pauvres en France ? Environ 5,5 millions en 1994, soit un taux de pauvreté de 10,4 % pour les ménages et un taux très proche en termes de personnes. Le même article indique que le taux de pauvreté serait resté globalement stable entre 1984 et 1994, malgré l’apparition de la « nouvelle pauvreté ».

Dans sa publication la plus récente, l’INSEE estime le taux de pauvreté à 6,1% en 2001 (soit environ 3,5 millions de personnes pauvres) [2] . Plus de 10% de pauvres en 1994, environ 6% en 2001 : la pauvreté aurait-elle baissé de 40% entre ces deux dates ? Personne ne pourrait croire une telle affirmation et les statisticiens officiels le savent bien. Aussi leur commentaire concernant l’évolution de la pauvreté est-il le même : entre 1984 et 1996, le taux de pauvreté est resté stable, mais autour de 7% et non de 10% [3] . En quelques années, environ 30% de pauvres ont donc disparu de la statistique officielle. Comme pour les polices d’assurance, c’est dans les alinéas et les petites notes que le lecteur curieux pourra trouver deux explications.

Première explication : les ménages d’étudiants sont désormais exclus des chiffres officiels. Cette « correction statistique » permet d’écarter plus de 12% des ménages et 7% des personnes pauvres. Chacun sait en effet que les ménages d’étudiants ne peuvent être vraiment « pauvres ». Et qu’il s’agit là d’une illusion d’optique. Pour enfoncer le clou, l’INSEE s’était même risqué à chiffrer dans son dossier de 1997 la ration de survie d’un étudiant en nombre de jeans, repas au Resto-U, etc. Résultat : avec un Rmi, dont le niveau est pourtant bien inférieur aux seuils de pauvreté usuels, un étudiant n’était pas « pauvre ». Les étudiants apprécieront.

Seconde explication : les données de l’INSEE reposent sur les enquêtes issues des revenus fiscaux, mais non corrigés de la sous-estimation des revenus du patrimoine. Chacun sait pourtant que ces revenus sont répartis de façon très inégalitaire. Pendant longtemps, l’INSEE s’est même vanté de procéder à des redressements pour tenir compte de la sous-estimation bien connue de ces revenus dans les déclarations fiscales (environ 80 % des revenus du patrimoine n’apparaissent pas dans les déclarations fiscales selon le Conseil des impôts). L’INSEE en concluait que la comparaison avec les autres pays européens - où de telles corrections sont rares - était biaisée. Heureux effet de l’harmonisation européenne ( ?), l’INSEE ne procède plus désormais à ces redressements et ignore ainsi une masse de revenus qui a explosé depuis une quinzaine d’années. Entre 1988 et 2002, les revenus monétaires de la propriété ont été multipliés, en pouvoir d’achat, par plus de 3 (+202%) alors que le revenu disponible des ménages a augmenté de moins de 35%. En 2002, ces revenus du patrimoine représentaient l’équivalent d’environ 30% des prestations sociales monétaires contre moins de 15% quinze ans plus tôt. Exclure ces revenus financiers pour mesurer la pauvreté est donc tout simplement scandaleux.

En chassant les prétendus « faux pauvres » (les étudiants) et en ignorant les vrais riches (ceux qui perçoivent des revenus du patrimoine), l’INSEE minimise délibérément non seulement l’ampleur de la pauvreté mais aussi son évolution. Ce sont là deux des astuces les plus grossières qu’utilise la statistique officielle pour cacher les pauvres. En cognant bien fort sur le thermomètre, l’INSEE espère sans doute faire disparaître la fièvre que chacun peut voir au coin de la rue et dont témoignent toutes les associations. C’est un bien mauvais calcul.

Pierre Concialdi

[1] CERC (2004), Les enfants pauvres en France, rapport n°4, La documentation française, Paris (http://www.cerc.gouv.fr/rapports/rapport4cerc.pdf).

[2] Insee Première n°947, janvier 2004 http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/IP947.pdf).

[3] Ce n’est qu’ensuite qu’il aurait légèrement diminué, passant de 7,2% en 1996 à 6,1% en 2001

 

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